Au soldat disparu Panayiotis
Il était pareil à ce cyprès,
avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus ;
il portait aussi une chemise olive,
l’avez-vous vu ? Aurait-il pris feu ?
G. Moleskis
Le dernier passager était une vieille femme. Elle attendait avec ses paquets sur les marches de la pâtisserie qui fait l’angle, au numéro 3, exactement comme c’était indiqué sur la liste du chauffeur.
« Pour Limassol, grand-mère ? » demanda le chauffeur du taxi, à tout hasard, pour être plus sûr.
Il dit qu’il lui était parfois arrivé de charger la mauvaise personne dans la mauvaise ville, des personnes âgées essentiellement, surtout à cette époque où la moitié de la population prenait des cachets pour oublier…
« Pour Limassol », répéta-t-elle, « 10 rue Achille, à côté de la clinique de … bon sang, j’oublie toujours…
« J’ai compris, grand-mère », dit le chauffeur qui était débrouillard et avait mémorisé des centaines de prénoms historiques.
« … de Priam ! » se souvint soudain la grand-mère. « Ah, ces maudits prénoms ! Tu parles d’un prénom ! »
On entendit un « hum » général, comme un acquiescement amusé.
« C’est son nom de baptême, il n’y peut rien… » fit un homme assis sur la banquette arrière, tout en caressant son ventre proéminent, content d’être tombé ce jour-là encore sur un passager divertissant dont la présence romprait la monotonie qui accompagnait ses trajets depuis de longues années. Les clients quotidiens des taxis qui font la navette entre les deux villes, ceux que la société de transport appelle respectueusement « les abonnés », ont habituellement l’air de souffrir d’hypotension, fatigués d’avance qu’ils sont dès le matin, et lourds d’une hargne contenue en fin d’après-midi. Certains d’entre eux d’ailleurs sont de vraies légumes. Mais s’ils tombent sur un passager divertissant, ils s’animent alors et entraînent les autres passagers dans leurs petits plaisirs macérés.
« Tu as poussé jusqu’où, grand-mère ? » demanda-t-il en prenant un air détaché, tout en regardant au-dehors les arbres défiler, pareils à de grosses cigales s’envolant au premier bruit...
« Voir mon fils, fils » ? répondit la vieille femme. Tous remarquèrent la répétition et en créditèrent leur finesse d’observation, comprenant simplement que la grand-mère était allée rendre visite à l’un de ses fils.
« Tu es d’où, grand-mère ? » demanda à son tour le chauffeur qui jusque-là, les doigts indifférents à son volant, se laissait bercer par la Mercédès entre deux âges qui dévorait poussivement les kilomètres.
« Réfugiée, de Famagouste, mon fils ».
Les deux petites jeunes filles assises à l’arrière, à côté de l’« abonné », se chuchotèrent quelque chose à l’oreille, sans prêter attention à ce qui se disait. Leur voisin se rencogna de nouveau quand il réalisa que rien de bien extraordinaire ne mordait à l’hameçon. Il ne lui restait plus qu’à lorgner du coin de l’œil la jambe qui, sans doute involontairement, effleurait la sienne. Mais il n’avait pas l’air de croire lui-même que cela était involontaire et bientôt il colla un peu plus sa jambe à celle de la jeune fille. De son côté, celle-ci eut un haut-le-coeur, mais un œil avisé aurait aisément compris que le simple effort nécessaire pour le repousser la fatiguerait. Peut-être parce qu’en elle, au fond de son ventre pour être précis, se trouvait quelque chose de bien plus fort que tout le monde extérieur. Mais ce ne fut pas nécessaire, la grande expérience de son voisin aida ce dernier à se retirer à temps dans son coin et à redevenir légume.
Quand le chauffeur demanda à la grand-mère si son fils vivait à Nicosie et si la pâtisserie de l’angle lui appartenait, elle répondit :
« Mon dieu, non ! Comment le pourrait-il, le pauvre ? », précisant aussitôt que son fils était soldat : « Il venait juste de partir à l’armée… droit et fort comme un cyprès ».
Entre temps, elle avait sorti de son sac une photographie froissée, enveloppée dans du papier cellophane et l’avait fait passer à ses voisins.
« Il est beau comme un cœur, grand-mère, sois-en fière et qu’il t’apporte beaucoup de bonheur » dit d’un air enjoué la plus jeune des filles assises à l’arrière et elle rendit la photographie à la vieille dame, pour qu’elle la remette, avec un soin tout religieux, dans une pochette en plastique d’où elle l’avait délicatement extraite. L’autre fille se pencha pour glisser quelque chose à l’oreille de sa compagne et d’un coup toutes deux prirent une expression grave.
L’homme-légume, comme s’il avait flairé quelque chose, commenta :
« Il ne doit plus être très jeune, ton fils, il a dû avoir un sacré nombre de sursis, le malin ! Combien en tout ? »
« Vingt-deux » dit-elle « il est vétérinaire, il vient juste de finir ses études ».
Un frémissement parcourut soudain le taxi. La jeune fille enceinte à côté de l’« abonné » fut prise d’une sueur froide, comme si tout d’un coup la vie qui depuis quelques mois poussait en elle s’était mise à s’étioler. Son visage se constella de gouttes de sueur. Et aussitôt une intuition lui commanda de ramener encore un peu ses jambes qui, contraintes cette fois-ci, se décollèrent de celles de son voisin. Elle eut envie de descendre sur-le-champ de la voiture mais une seconde intuition lui souffla qu’elle devait tenir un peu plus.
« Et où est-il à présent, grand-mère ? » ‑ l’« abonné » continuait, imperturbable, à ressasser son aigreur.
L’autre jeune fille, celle à qui sa compagne avait chuchoté à l’oreille, avait très envie de leur dire à tous deux : Taisez-vous, bon sang… Bouclez-la !
La vieille femme expliquait à sa manière, avec une voix d’automate, où l’on gardait son fils soldat, mais sans donner clairement les coordonnées géographiques de l’endroit. L’homme au ventre proéminent insista :
« Où qu’ils soient, ils sont bien traités maintenant. On est aux petits soins avec eux... »
La vieille dame, épuisée par une nuit sans sommeil et gênée dans ses mouvements par sa bosse, se retourna soudain et le regarda avec des yeux troubles. Puis elle dit :
« Si tu veux savoir, ils ne sont pas bien traités du tout. Hier soir, une femme dont le mari est avec lui me disait même qu’on les garde les pieds enchaînés… Comme des esclaves, on les traite. A casser des pierres toute la journée, ce n’est pas une vie… Ils crèvent de soif, les pauvres, en plein soleil… et par-dessus le marché, on les bat… »
La jeune fille avait lu une description similaire dans le journal L’Après-midi, peu avant de monter dans le taxi. A présent, elle souffrait de plus en plus. C’était le récit de voyageurs français qui avaient visité quelques mois plus tôt la Turquie orientale. Ils avaient même photographié les prisonniers, mais quand les gardiens les avaient repérés, ils avaient arraché le film et cassé leur appareil photo…
Le taxi s’arrêta devant la clinique. La jeune fille descendit avec mille précautions, soutenue par sa jeune cousine, et marcha, à bout de force, jusqu’à l’entrée.
La vieille dame descendit aussi ; sa maison, dit-elle, se trouvait tout près. Elle s’assit sur les marches du perron et attendit. Sur l’écran trouble de ses yeux passèrent des centaines de fils perdus qui depuis des années faisaient de la figuration sur des photographies clouées dans les mains des autres femmes. Elle ne bougea pas de là jusqu’au moment où la petite jeune fille revint et lui dit que sa cousine allait bien.
« Et l’enfant ? »
« Lui aussi va bien » répondit-elle non sans quelque hésitation.
translation: Sophie Coavoux
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